La production de mode au Québec: l’exemple de Betina Lou

Publié par le 25 novembre 2013

La problématique de la production manufacturière revient fréquemment dans les discussions sur la mode québécoise. Elle a été mise de l’avant récemment par la publication d’un manifeste et de la pétition qui l’accompagne.

Il est vrai que le paysage de l’industrie a changé de façon draconienne au cours des dernières décennies. Autrefois un point névralgique de la production textile en Amérique du Nord, l’industrie québécoise a été durement touchée par la dérèglementation et le libre-échange. Résultat: beaucoup d’emplois du domaine textile ont été perdus au Québec.

La main d’œuvre qui reste est rare. Elle est aussi vieillissante, ce qui signifie que, sans un changement majeur, le problème continuera à s’agraver. Plusieurs autres secteurs d’emploi ont été frappés par un défi similaire: les jeunes ne s’intérèssent plus autant aux travaux manuels. Mais certains corps de métier (notamment en plomberie et en électricité) ont réussi à attirer de nouvelles recrues, en partie au moins grâce à des salaires intéressants. Les métiers de la couture eux, demeurent faiblement rémunérés.

Pour les créateurs qui font le choix de produire dans la province, la situation n’est pas rose. La Passerelle s’est entretenue avec Marie-Ève Emond, designer de Betina Lou. Cette griffe lancée en 2009 est très appréciée et remporte déjà un bon succès. Les boutiques soutiennent la marque en distribuant ses collections et les consommateurs lui font confiance en achetant ses morceaux. L’esthétique accessible, féminine, discrète et un brin rétro plaît à beaucoup de jeunes femmes. La designer réussit à faire parler de sa griffe régulièrement dans les blogs et magazines de mode. S’il y a bien sûr place à la croissance, il s’agit de débuts très prometteurs. Malgré tout, la production demeure le talon d’Achille de Betina Lou. La créatrice partage ici les problèmes rencontrés, qui sont similaires à ceux que connaissent plusieurs entreprises de mode québécoises.

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Comment se déroule la production de tes collections?

Le design, le choix des tissus, le développement de patron, l’échantillonnage, les essayages et le contrôle qualité sur les matières premières sont effectués à l’atelier. La gradation, le placement, la coupe et la confection sont effectués par notre réseau de collaborateurs à Montréal et dans les environs. Chaque pièce est ensuite inspectée à l’interne avant d’être livrée.

Quelles sont les difficultés que tu rencontres dans ton processus de production?

- Délais de livraison des tissus ou des garnitures, surtout lorsqu’ils sont importés.
- Tissu utilisé pour présenter aux clients qui devient indisponible au moment de la production (il y a parfois un délai de 6 mois entre les deux). Ça nous arrive tous! On ne peut pas réserver chez la plupart des fournisseurs. Il faudrait l’acheter, mais on ne connait pas les quantités tant qu’on n’a pas fait les ventes en gros. Et il faudrait aussi le financer beaucoup trop longtemps à l’avance, ce qu’on peut rarement se permettre.
- Gestion serrée du fonds de roulement, puisqu’on est payés plusieurs mois après avoir investi en matières premières et en main d’œuvre.
- Sous-traitants non disponibles, souvent parce qu’ils sont occupés par des contrats avec d’autres designers.
- Manque de sous-traitants et de couturières
- Problème de communication avec les sous-traitants, dont certains n’utilisent pas le courriel et ne comprennent pas bien le français ni l’anglais.
- Non respect des délais de fabrication et manque de suivi

As-tu déjà été incapable de livrer une commande, en raison de problèmes de production?

Malgré tout, non! On y arrive toujours à la fin.

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Depuis le lancement de ton entreprise, as-tu reçu des subventions ou de l’aide d’organismes du milieu de la mode?

Du milieu de la mode, j’ai eu une bourse pour faire un défilé à la Semaine de mode et un coaching de l’agence Tuxedo gagné avec mon prix ModeMtl (meilleur site web). Autrement, j’ai eu de l’aide de la Fondation du Maire, du FCJE, du CQE, de Jeunes Promoteurs, de concours Entrepreneurs en Actions; sous forme de bourses, prêts, formations, mentorat, coaching et autres. Il y en a beaucoup! Il faut vraiment les utiliser – à condition d’avoir un plan d’affaires solide.

En tant que designer, qu’est-ce qui t’aiderait vraiment face aux problèmes de production?

- Faire un meilleur maillage entre les créateurs et le secteur manufacturier. Montréal Couture est un organisme qui travaille en ce sens.
- Assurer la relève pour les différents métiers de la production.
- Avoir accès à du financement à court terme, c’est-à-dire pour chaque collection. C’est très difficile à trouver en ce moment. On trouve des prêts à moyen ou long terme, mais ça ne convient pas. Tous les conseillers à qui j’en parle ne savent pas quoi faire avec notre cas saisonnier et payé si longtemps après les dépenses encourrues!

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Toutes les photos présentent la collection automne / hiver 2013 de Betina Lou.

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