Entretien avec Fanny Karst, jeune designer au coeur de vieille dame

Publié par le 6 mai 2014

D’origine française, Fanny Karst a passé une bonne partie de sa vie à Londres. Après avoir gradué de Central Saint Martins en 2007, elle poursuit son apprentissage à Savile Row. Alors qu’elle baigne dans le savoir-faire traditionnel des complets sur mesure, Fanny a plutôt en tête les vieilles dames de son entourage. C’est en 2009 qu’elle fonde sa griffe, audacieusement nommée “Old Ladies Rebellion” (La révolte des vieilles dames). À une époque où vieillir est tabou, où les médias ne semble célébrer qu’un seul type de corps (jeune, blanc et mince), cette créatrice hors norme insuffle un vent de fraîcheur à l’univers de la mode. Rencontre.

Old Ladies Rebellion - Thats Not My Age
Photo tirée de That’s Not My Age, reproduite avec permission

Avec le vieillissement de la population, ta marque est vraiment dans l’air du temps. Est-ce que le concept vient d’une décision d’affaires, du fait d’avoir identifié un vide dans le marché?

Pas du tout. Je n’ai pas fait d’études en marketing ou quoi que ce soit de la sorte. Je viens simplement d’une famille où les générations les plus âgées étaient les plus respectées.

Je dois dire également que pendant un temps je culpabilisais à l’idée de faire de la mode, parce que c’est tout de même assez léger. Créer des vêtements pour les vieilles dames m’a permis de faire la paix avec ma profession.

Tes vêtements sont créés sur mesure. Est-ce que un choix de design, ou est-ce que c’est en raison de la quantité de vêtements que tu produis?

Avec ce mode de production, j’apprends à connaître mes clientes. Je les admire beaucoup. Il y a plus de substance quand on connaît les dames qu’on habille. Je pense à elles quand je crée les collections. Je veux leur donner envie de vieillir sans correspondre aux codes de la grand-mère.

Old Ladies Rebellion 6

Aimerais-tu créer à plus grande échelle éventuellement?

J’ai toujours eu un grand vertige face à la production de masse. Créer une robe et ne pas savoir qui va la porter, c’est étrange. Pour l’environnement aussi, c’est mieux de faire du sur mesure, ainsi il n’y a pas des centaines de robes qui se retrouvent dans un hangar.

Je préfère le sur mesure, car il y a une histoire qui s’y rattache, lorsque la cliente vient me voir et me dit ce qu’elle veut, les essayages. Le pièce est unique, la dame est la seule à l’avoir. C’est un attrait non négligeable. J’ai même croisé une cliente dans le métro qui m’a dit qu’elle ne répondait pas à ses amies qui lui demandaient d’où venait sa robe, car elle ne voulait pas qu’elles aient la même.

Avec le nom de ta griffe et les mannequins que tu emploies, c’est clair que la collection s’adresse d’abord à des femmes âgées. Mais as-tu aussi des clientes plus jeunes?

J’ai quelques clientes plus jeunes. Ce qui arrive souvent, c’est que je vais par exemple créer une veste sur mesure pour une dame, qui ensuite la partagera avec sa fille et même sa petite-fille.

La plupart de mes clientes sont tout de même assez jeunes. Elles ont autour de 60 ans, elles sont actives et elles travaillent. Elles viennent me voir parce qu’elles aiment le style des vêtements, pas parce que c’est ce qu’elles sont sensées porter. Les dames qui m’inspirent ont un certain âge, je veux les mettre en valeur, les mettre sur un piédestal.

Quels sont les préceptes de design que tu respectes en fonction de l’âge de ta clientèle?

La longueur des robes, la longueur des manches, des épaulettes pour que le vêtement tombe bien à l’avant, une robe coupée droite en soie pour qu’elle bouge bien, des imprimés flatteurs, à la verticale. Tout ça c’est classique, je n’y pense même plus. Après, quand je fais les imprimés, j’oublie tout ça et je prend des risques.

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Les imprimés apportent un certain humour noir dans tes collections, par exemple avec la veste “See you next year, perhaps”.

Une cliente allemande m’a demandé de changer l’imprimé de cette veste pour “See you next year, for sure”. Au début je n’étais pas trop partante, mais finalement j’étais ravie du résultat.

Il y a une part de risque dans ce que je fais. Je me demande souvent: “qui va porter ça?”, mais les clientes aiment. Elles ont beaucoup d’humour et n’ont plus rien à prouver. C’est un âge de liberté, elles sont prêtes à prendre des risques.

Old Ladies Rebellion

Mais ce ne sont pas toutes les femmes qui sont prêtes à pendre des risques de la même façon. As-tu remarqué des nuances dans la façon dont ta griffe est perçue? 

Aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce que je fais est assez bien reçu. Mais en France, il y a un refus catégorique à admettre qu’on peut vieillir et être jeune et cool. Les Parisiennes d’un certain âge s’habillent toutes de la même façon. Je préfère l’excentricité des anglaises. Aux États-Unis, les femmes croient, et elles ont raison, qu’elles sont des stars. Elles se promènent avec des grands manteaux en fourrure par exemple.

Tu viens d’ailleurs de t’établir à New York. Pourquoi?

L’an dernier, j’ai passé 2 mois à New York. L’énergie et la rapidité de la ville m’ont vraiment inspirée. J’adore mes clientes en Europe, mais aux États-Unis, elles ont plus d’opportunités de s’habiller, plus de soirées et elles aiment se faire remarquer.

Présentement, je prépare une petite collection pour le printemps. Il y aura de nouveaux imprimés, ce sera plutôt abstrait et un peu inspiré par New York. Je prévois faire une performance artistique plutôt qu’un défilé classique. À suivre.

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